Portrait de femme
Je la croise chaque vendredi à la porte du collège.
Elle vient chercher sa fille, interne.
Toujours élégante, elle m'apparaît comme l'archétype de la femme qui a réussi dans la vie.
Mise en pli impeccable, les ongles faits, quand ils ne sont pas cachés par de coûteux gants de cuir.
Toujours à la dernière mode. Pas un accroc, pas une fausse note...
Elle doit être cadre dans une grosse entreprise, voyager beaucoup, rouler dans un coupé décapotable ou un 4x4 avec sellerie en cuir...
Impossible de l'imaginer l'oeil hagard ou le cheveu en pétard devant un bol de café aux aurores. Jamais elle n'a dû torcher de vomi à 4 h du matin...
Elle m'inspire une sorte de respect craintif, mêlé d'un peu d'envie, je crois.
La vie de cette femme est forcément merveilleuse. Elle réussit tout et tout lui réussit, et je m'imagine ses enfants,brillants (elle en a deux, un garçon et une fille, bien sûr), beaux, et intelligents, presque cultivés. Des modèles du genre. Comme leur mère.
J'en ai voulu à cette femme parfaite. Sûrement elle était hautaine avec les pauvres individus de ma sorte. D'ailleurs, rien qu'à la regarder, je me suis sentie minable, décalée, pas du même monde. Je ne méritais que son mépris et elle ne m'épargnerais pas si elle en avait l'occasion.
L'autre jour j'ai vu sortir sa fille. Une pauvre gosse grandie trop vite. La peau marquée par l'adolescence, le cheveu gras, le dos voûté sous le poids d'un sac de classe éculé, la démarche traînante,le regard perdu derrière d'épais verres peu nets, le sourire déjà las d'une vie qu'elle n'a fait qu'ébaucher.
D'un bras, la mère a déchargé sa fille du sac de classe, de l'autre, elle l'a enveloppée dans un geste qui disait une affection profonde, une tendresse jamais démentie.
Un sourire est apparu sur le jeune visage fatigué. Elles sont reparties bras dessus-dessous, me laissant confuse de m'être ainsi laissée tromper par les apparences.
Je la croise chaque vendredi à la porte du collège.
Elle vient chercher sa fille, interne...